Jean-Marc Atlan
| L'entreprise à la rencontre de l'opinion
Associé du cabinet Ekno (Lyon)
le 15 Juillet 2012
L’affirmation de la communication d’influence (2) : lobbying, opinion et dialogue démocratique

 

 

 

L’univers de la communication et ses techniques sont aujourd’hui confrontés à l’impérieuse nécessité de s’adapter aux enjeux, risques et opportunités du terrain de l’influence. Un monde nouveau où la maîtrise de la relation constitue la clef de voute stratégique des entreprises et organisations. Et quand l’influence remplace et ringardise à vitesse grand V les figures et les méthodes de l’autorité dominante, le lobbying n’a, lui non plus, pas d’autre alternative que de rénover ses objectifs et pratiques pour jouer tout son rôle dans les nouvelles médiations dont nos sociétés et démocraties ont tant besoin. Avec l’opportunité, en France, de dépasser les caricatures dont il fait couramment l’objet et gagner, enfin, quelques lettres de noblesse.

 

 

Cachez ce groupe de pression que je ne saurais voir

 

La France n’aime pas le lobbying. Ou, plus exactement, a toujours eu le lobbying honteux. Délicatement passé sous silence lorsqu’il conduit à une décision favorable aux intérêts du pays, le lobbying est en revanche systématiquement honni et pointé du doigt lorsque nous en devenons victimes. Des pratiques anglaises décriées sans détours par Bertrand Delanoë, voici quelques années, pour expliquer la défaite de Paris face à Londres pour l’attribution des JO 2012, aux scandales de l’amiante, de la vache folle, du sang contaminé, des OGM, du Médiator... tous rapidement imputés aux groupes de pression sans autre forme de procès. Que le dossier n’ait pas été porté jusqu’au bout dans les moindres détails, dans le premier cas, ou que les pouvoirs publics n’aient pas ou mal joué leur rôle de contrôle, de régulation et d’arbitrage dans les seconds, il n’a jamais été question. Tout est plus simplement de la faute d’un lobbying déployé par quelques unes des forces (du mal) en présence. Une influence naturellement proche du trafic d'elle-même, puisque la frontière entre lobbying et corruption semble si souvent poreuse au plus grand nombre.

Mais d’où vient donc ce tableau dévoyé du lobbying en France ? L’explication est à chercher dans notre histoire et notre culture. La question de la formation et de la représentation de l’intérêt général oppose en effet traditionnellement deux visions différentes.

 

 

Quand l'Etat incarne l'intérêt général face à une société civile suspecte

 

La première est directement héritée de la philosophie de Hobbes et de Jean-Jacques Rousseau, où tous les groupes d’intérêts et, par extension, tous les corps intermédiaires, sont porteurs de dangers pour l’intérêt général. Dans cette vision-là, au cœur de la culture française, l’expression des intérêts particuliers non seulement ne saurait aboutir à la construction du bien commun, mais surtout ne peut que menacer la démocratie elle-même. C’est l’archétype de la représentation de l’intérêt général en France, tant notre pays a toujours lutté contre et tenté d’affaiblir par tous les moyens ses corporations et corps intermédiaires. On citera ici l’exemple du Conseil Economique & Social, annoncé après guerre mais seulement mis en œuvre en 1958 par le Général de Gaulle, pour donner un cadre d’expression et d’affirmation à la société civile, dans un souci de contrepoids aux nouvelles Assemblées de la 5ème République. Dans un understatement à l’anglaise, on reconnaîtra au passage que cette noble institution, un peu plus de 50 ans plus tard, n’a fait la preuve ni de la vitalité de sa contribution au débats de société, ni de sa force d’action ou de dissuasion dans les grandes décisions publiques. En y organisant récemment sa récente Conférence Sociale, le gouvernement de François Hollande a au moins permis à quelques commentateurs acides de reconnaître , parmi les heureux résultats de cette rencontre,  la preuve que le Conseil Economique & Social existe !

Cette représentation française d’un intérêt général conçu et porté uniquement par l’Etat, donc par une classe politique flanquée de ses hauts fonctionnaires comme émanation directe de la volonté populaire, explique une longue tradition de dialogue social atone. Et une culture de la concertation réduite à son expression la plus simple, de par la faiblesse des corps intermédiaires. Certains observateurs étrangers rappellent ainsi à l’envi que nous sommes le seul pays où l’on passe toujours directement du décret à la grève. Dans un tel écosystème socio-politique, on comprendra que le lobbying ait du mal à trouver et prendre sa place, puisqu’il est, par essence, un levier d’influence d’intérêts particuliers perçus comme illégitimes et menaçants. En l’espèce, le bébé lobbying part gaiement avec l’eau du bain catégoriel.

 

 

De l’intérêt général comme synthèse dynamique des intérêts particuliers

 

Face à la tradition rousseauiste, la vision tocquevillienne d’inspiration plus libérale, postule, à l’inverse, toute la légitimité et tout l’intérêt de la société civile et de ses aspirations pour construire une forme différente d’intérêt général, comme synthèse consensuelle et dynamique des intérêts particuliers. Il ne s’agit pas ici d’une confiance aveugle aux corps intermédiaires et groupes de pression, mais d’une volonté d’en limiter les débordements en produisant une confrontation bien comprise des intérêts particuliers. Une vision qui favorise naturellement une tradition de négociation, de consensus et de synthèse, particulièrement propice aux enjeux de constructions, reconstructions et réformes. L’Etat n’est pas ici absent du dialogue démocratique, mais dans une acception tout à fait différente, n’étant plus l'unique initiateur et dépositaire du bien commun. Il voit alors son rôle essentiellement dévolu à la défense des intérêts des groupes les plus faibles dans la confrontation, puis aux nécessaires arbitrages.

Pour être d’inspiration française avec Tocqueville, cette vision pluraliste de l’intérêt général et du dialogue démocratique, innerve historiquement la démocratie américaine, et, plus récemment, la construction européenne. Ce qui pourrait expliquer au passage l’incompréhension française face à certaines décisions communautaires ou l’inefficacité de la médiation de nos intérêts nationaux dans certains dossiers. Car dans un monde qui a basculé de l’autorité vers l’influence, la culture du dialogue devient, tout simplement, un savoir-faire clé.

 

 

Les nouvelles formes de médiation des intérêts

 

Dans un monde d’autorité où l’Etat conçoit, pilote, incarne et révèle seul l’intérêt général, les hommes politiques et les hauts fonctionnaires sont les leviers essentiels de la formation et de la prise de décision publique. Le lobbying peut alors simplement se réduire à une gestion dynamique de carnet d’adresses et de réseaux plus ou moins transparents, où les déjeuners de cabinets et les arrangements derrière les tentures des Assemblées, à défaut de produire du dialogue, du consensus, et, surtout, de la stabilité, produisent des couches sédimentées de réglementations successives.

Dans un monde d’influence, où la sensibilité aux opinions, courants de pensées, tendances de consommation et valeurs sociétales devient un avantage compétitif décisif, le lobbying épouse l’intelligence économique et stratégique pour donner aux dirigeants des clefs de lecture et d’action dans leur environnement concurrentiel. Les réseaux restent, certes, déterminants, mais ils doivent avant tout être diversifiés pour être efficients. Les grands corps de l’Etat gardent toute leur légitimité, à l’évidence, et gouvernements de gauche comme de droite collectionnent d'ailleurs les Ministères et cabinets remplis d’énarques. Mais de plus en plus de dossiers en soulignent aussi toutes les limites et toute l’impuissance dans le concert de l’actualité internationale.

Dans cette évolution profonde, la puissance grandissante des ONG et la prolifération récente des Think Tanks donnent deux exemples de lobbying moderne, comme force d’éclairage de la puissance publique et d’équilibre avec elle, deux formes nouvelles de médiation des intérêts. Car les lobbyistes de demain, s’ils seront, encore et toujours des stratèges de l’argumentation, seront, avant tout, des stratèges de l’opinion. Séduire quelques décideurs publics ne suffira plus en effet, pour produire des résultats concrets et surtout durables, tant que l’acceptabilité de l’opinion n’aura pas été analysée et travaillée. Sur tous les grands sujets socio-économiques d’aujourd’hui, plus aucun décideur public ne prendra bientôt le risque d’aller à l’encontre des vagues d’une opinion publique sensible et versatile. Dans ces contextes, la pédagogie et la vision plurielle des sujets constitueront de véritables facteurs clés de succès. Il ne s’agira alors plus seulement d’une question de maîtrise de réseau ou d’excellence argumentaire, mais de sensibilité fine aux signaux forts et faibles d’un environnement d’opinion complexe et hyperconnecté. Avec l’opportunité pour les professionnels du lobbying de prendre leur place dans la palette des acteurs clés de la communication d’influence, en quittant le registre du secret pour occuper celui du dialogue, de la conviction et de la transparence.

 

Sous réserve cependant de savoir dépasser la seule revendication de copinages politiques, de moins en moins déterminants, pour s’affirmer résolument dans le registre de véritables conseils stratégiques auprès des dirigeants. A l’heure de l’installation d’une nouvelle majorité en effet, nous voyons de nombreux apprentis lobbyistes, clairement affichés à droite depuis des années, y compris à Lyon, se confondre en exemples pour convaincre leurs interlocuteurs de la richesse et de la vitalité de leurs réseaux socialistes. Si ! Si ! Certains d’entre eux se rappellent même avoir fumé un joint dans un défilé de jeunesse contre la loi Devaquet en 1986. C’est vous dire toute la profondeur de leur ancrage dans les réseaux émergents du pouvoir et de leur capacité d’influence.

 

Le chemin est encore long.

 

 

« L'intéret que l'on accuse de tous nos crimes mérite souvent d'être loué de nos bonnes actions » (Maxime de la Rochefoucauld)

 

« C'est pas parce qu'ils sont nombreux à avoir tort qu'ils ont raison » (Coluche)