Jean-Marc Atlan
| L'entreprise à la rencontre de l'opinion
Associé du cabinet Ekno (Lyon)
le 29 Juin 2014
Pardonnons-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font

 

 

Les déclarations de patrimoine de nos ministres qui viennent d’être publiées par la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique ne manquent pas d’intérêt. Non pas pour regarder par le petit trou de la serrure populiste et porter un jugement sur la richesse de l’un ou les comportements de cigale de l’autre, mais pour nous en dire en revanche un peu plus sur leur relation à l’argent en général et à l’investissement en particulier. Des informations qui ne pourront au passage que nous inciter à la bienveillance vis-à-vis de nos gouvernants. Ils ne sont définitivement pas de mauvaise volonté dans leurs incantations à la croissance, à l’innovation, à l’investissement et au risque. Ils sont même résolument croyants…

 

Dans le combat engagé contre le chômage par le gouvernement français, pas un jour ne passe sans déclaration enflammée de tel ou tel Ministre ou Secrétaire d’Etat engageant les chefs d’entreprise à l’initiative, à l’embauche, à l’investissement et au développement. Les sémantiques les plus osées sont appelées à la rescousse pour incarner ce grand élan national supposé subvenir à tous nos maux. Le Choc de Simplification ou le Pacte de Responsabilité en sont deux archétypes récents. Bien que personne n’en ait encore vu le début d’une quelconque concrétisation, ces concepts squattent pourtant le débat public et l’espace médiatique depuis des mois. Comme si le fait de nommer et de répéter suffisait à faire exister et produire des effets. Mais ne boudons pas, sinon Michel Sapin et François Rebsamen vont encore dire que les patrons ne font décidément que geindre et pleurnicher.

 

Depuis quelques mois, l’entreprise est donc pleinement consacrée comme l’Alpha et l’Omega du redressement de la France, et avec elle l’innovation, l’investissement et le risque comme le carburant de nos emplois futurs. Les mesures s’additionnent pour redonner du souffle à nos entreprises, et des raisons de s’engager à leurs investisseurs. Car la nature est ainsi faite que pour faire vivre, grandir et perdurer des entreprises, il faut des actionnaires, et si possible suffisamment confiants et engagés sur le long terme pour accompagner les projets et rêves d’entrepreneurs. Je ne sous-estime pas les ressorts de l’économie sociale et solidaire, mais elle ne pourra en soi répondre à tous les enjeux d’investissement d’une économie moderne orientée sur l’innovation.

 

Il n’est donc pas inintéressant de regarder comment chacun de nos ministres vit et partage ces convictions gouvernementales dans la géographie de son propre patrimoine. Avec quelle place réservée à l’investissement productif et donc au risque ? Car nous partageons évidemment tous ce grand élan de magnification de l’entreprise, de l’investissement et du risque, et nous nous associons sans réserve à nos ministres, qui ne perdent jamais une occasion de vilipender la rente et de fustiger les rentiers.

 

Et là, que découvrons-nous ?

 

Sur 30 ministres et secrétaires d’Etat, trois seulement déclarent posséder des valeurs mobilières non cotées en bourse. Trois sur trente ! Et encore, sur ces trois, il s’agit pour l’un, Thierry Braillard, avocat, des parts de son cabinet, et pour une autre, Fleur Pellerin, d’un investissement de 250 € dans la société de production d’un photographe. N’en reste donc réellement qu’un sur trente, Laurent Fabius, avec un FCPI (défiscalisation, certes, mais au service de l’innovation et l’on s’en félicitera donc) et ses désormais célèbres investissements familiaux dans l’art.

 

Nous savions déjà que nos gouvernants n’avaient qu’un exercice très limité de cette « économie réelle » qu’ils nous vantent à longueur de journée, avec une très faible représentation d’entrepreneurs et de salariés. Une étude récente de Olivier Costa, chercheur au CNRS, montrait ainsi que seuls 3% des députés de gauche et 8,7% de députés de droite sont à l’origine chefs d’entreprise, et que seulement 3,5% à droite et 3,9% à gauche ont été salariés. Mais force est de constater qu’ils ne sont pas plus fermement engagés dans l’investissement.

 

Regardons donc alors la colonne relative aux investissements en actions de sociétés cotées, généralement dans le cadre de PEA. On peut en dénombrer 6 sur 30, ce qui est déjà un net progrès, on en conviendra, tout en restant bien marginal. Alors certes, plus de la moitié d’entre eux détiennent des contrats d’assurance vie, dont on peut supposer pour certains qu’ils sont multi-supports, et donc, vraisemblablement pour partie, orientés vers l’investissement et l’entreprise. Sans aucune certitude pour autant.

 

N’en croyant pas nos yeux ébahis de citoyens bienveillants, jetons alors un œil sur les situations des trois ministres les plus impliqués dans la vie économique aujourd’hui, de par leur fonction. Trois poids lourds du gouvernement toujours prompts à la provocation teintée d’humour. Là, reconnaissons-le, nous sommes dans la cohérence la plus totale.

 

Michel Sapin, Ministre des Finances, François Rebsamen, Ministre du Travail et de l’Emploi, et même Arnaud Montebourg, Ministre de l’Economie et du Redressement Productif, ne possèdent aucune part d’entreprise, cotée ou non, ni assurance-vie. Rien. Nada. Walou. Nothing. Les trois comptant pourtant au passage parmi les patrimoines conséquents du gouvernement. Arnaud Montebourg, chantre de l’investissement productif en France et pourfendeur de la rente sans visage possède même plus de 300 000 € endormis sur un Livret d’Epargne, donc imperméable à tout risque. Il semble pourtant nettement moins regardant et farouche quand il s'agit d'investir l'argent des français en actions Alstom...

 

Je ne prétends pas critiquer ici les choix patrimoniaux de nos gouvernants, ils en sont naturellement totalement libres. Et reconnaissons d’abord que cet exercice de transparence n’est pas anodin, ce dont il faut les remercier. On attendra d’ailleurs avec impatience l’équivalent de ces déclarations pour nos assemblées représentatives, c’est en cours, puis à l’avenir pour l’opposition actuelle. Mais comment laisser les clés de notre économie à des professionnels de la politique qui n’ont jamais misé un euro de leurs bas de laine dans la vie et l’aventure d’une entreprise ? Peut-on recevoir et accepter des leçons d’initiative, de courage et de risque de ministres pour la plupart gavés d’immobilier, parfois financés par des prêts à taux ultra-préférentiel consentis par l’Assemblée Nationale ?

 

Si l’ennemi n’a pas de nom, pas de visage, si la finance doit cristalliser toutes les critiques et l’économie réelle et productive toutes les vertus, qui sont donc aujourd’hui les rentiers ? Nous touchons ici à la problématique de diversité et de représentation de notre classe politique. C’est donc aussi notre responsabilité.

 

En matière d’entreprise, d’investissement, d’innovation et de prise de risques, nos gouvernants aujourd’hui sont très croyants.

 

Le problème, au fond, c’est qu’ils ne sont pas pratiquants.

 

 

 

« Ce qu’on risque révèle ce qu’on vaut » ?(Jeanette Winterson)

 

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s'habitueront. »  ?(René Char)

 

« On n'a jamais vu un aveugle dans un camp de nudistes » (Woody Allen)