Frédéric Hopital
| La création se fout de la charité
Fondateur de 3e Solution (Saint-Laurent-d'Agny)
le 10 Février 2014
L'opinion est-elle juste et démocratique ?
Si Dieudonné, Edward Snowden et Julian Paul Assange n’agissent pas avec le même objectif, ils ont néanmoins un point commun majeur. La capacité d’un individu seul a provoqué un débat national d’une ampleur exceptionnelle.
Certes, les thèmes du premier ne sont en aucun point comparable aux aspirations de Snowden et Assange, mais nous sommes bien dans une utilisation optimum des réseaux sociaux pour sa propre cause face à une logique d’état. 
 
Ces mêmes exemples n’auraient vraisemblablement jamais eu le même impact il y a encore quelques années, car le scénario repose sur l’utilisation de l’opinion comme média.
 
 
Effectuons un petit retour en arrière, non pour jouer les vieux (un peu quand même), mais pour bien nous redonner de la mémoire.
 
Canal+ fêtera en novembre ses 30 ans.
La 1re chaine française fut créée le 26 avril 1935, la seconde en 1963, la 3e en 1972. La France aura sa 6e chaine en 1986.
 
C’est la loi du 29 juillet 1982 qui autorise les radios libres à émettre et casse alors le monopole des radios de service public et de quelques stations dites périphériques (Europe 1, RMC, RTL). 
 
Le 3 avril 1973, Martin Cooper, directeur de la recherche chez Motorola, passe le tout premier appel depuis un téléphone portable. 15 ans de développement et plus de 100 millions de dollars de recherche. Néanmoins, il ne s’agit que d’un prototype et il faudra 10 ans de plus pour commercialiser le DynaTAC 8000X qui mesure 25 cm pèse 783 grammes et se vend 3995 dollars.
 
En 1993, le CERN renonce aux droits d'auteur sur les logiciels du World Wide Web et l’ouvre ainsi au domaine public. En juin de cette même année, 130 sites web sont en ligne. Nous oublions trop vite que le 1er iPhone à 7 ans et qu’Apple a commercialisé son premier iPad en 2010.
 
Ainsi, il y a moins de 35 ans, le paysage médiatique français est constitué de 3 chaines de télévision, quelques radios et d’une presse écrite dont le pouvoir est alors à la hauteur de cette situation de déficience.
 
 
De retour en 2014, 3 changements fondamentaux ont totalement changé la donne.
 
Le premier tient à l’effet de mondialisation. Le paysage médiatique n’est plus national, mais international. Les informations se croisent désormais d’un continent à l’autre et proviennent directement de médias étrangers.
 
Second changement fondamental, les supports ont évolué et ont changé notre rythme d’information. L’ouverture du web et le développement des supports mobiles nous exposent à une information en continu, nouveau tempo symbolisé par les chaines d’informations live. D’un rendez-vous quotidien du 20 h, nous sommes passés à un bombardement permanent d’infos.
 
Enfin, 3e changement et de loin le plus déterminant, la source même d’information est de plus en plus constituée des pensées et avis de « monsieur tout le monde ». 
 
Désormais, l’opinion fait l’information.
 
Nous sommes passés d’un commentaire professionnel à un avis grand public. Nous écoutions il y a encore quelques années PPDA et Ockrent (que l’on surnommait alors la reine du 20 h) nous expliquer le monde, ce qu’il fallait retenir, comment nous devions interpréter. Les éditoriaux de Dominique Jamet, Serge July, Jean-François Kahn, Jean d’Ormesson avaient un réel poids et orientaient les débats. 
 
Désormais, ce sont vous et moi qui élaborons le contenu. 400 millions de tweets chaque jour (soit 4500 tweets à la seconde !), 200 millions de blogs dans le monde, et 3 millions de plus tous les mois. En l’espace d’une minute, 60 000 notes et 245 posts seraient respectivement publiés sur les 90 millions de Tumblr et 42 millions de sites Wordpress. 
Ainsi, par le jeu des réseaux sociaux, je fais l’opinion, et je me fais une opinion
 
Nos jugements, avis, sentiments s’affichent, s’exposent et s’empilent. Pas un jour sans sondage ; plus une émission sans sa « question du jour ». Il est, d’ailleurs, surprenant de voir diffuser sur un même plan une étude d’organisme de sondage réalisée avec méthode et panels et des consultations en ligne proposées sans pondération ni aucun encadrement. 
 
La « social TV » va pleinement dans ce sens et ne fera qu’amplifier le phénomène. Si déjà plusieurs émissions proposent nos réactions, demain c’est quasiment l’ensemble des programmes qui seront impactés. Peut-être pourrons-nous même arrêter un programme en direct par nos messages (dans certains cas cela serait d’utilité publique). Sur le même principe que sur une radio comme RMC, les auditeurs prennent une place prépondérante dans le contenu lui-même.
 
Un récent exemple illustre le phénomène. Une vidéo dans laquelle un jeune lançait à plusieurs reprises un chat a soulevé une telle indignation que les pouvoirs publics ont immédiatement réagi et mis les moyens adéquats. 
Nous avons mis les pieds, sans même en mesurer les conséquences sur une forme de justice populaire, une justice directement guidée par l’opinion publique. L’auteur des maltraitances a été condamné à un an de prison ferme. A titre de comparaison il y a quelques mois, un individu se voyait condamner à deux ans de prison avec sursis intégral, pour avoir régulièrement traîné sa fille par les cheveux sur le sol et battue à coups de barre de fer. 
Ainsi, les sujets qui ne déclenchent pas autant de buzz sont-ils pour autant moins graves ? Devons nous déterminer par le nombre de like et de tweets le fonctionnement de notre
société ?
 
Au premier abord, l’idée d’un fonctionnement totalement démocratique (d?mokratía, « souveraineté du peuple) peut sembler juste et morale. Mais attention, la frontière avec la dictature est plus mince que l’on ne le croit : régime politique dans lequel le pouvoir est détenu par une personne ou par un groupe de personnes qui l'exercent sans contrôle, de façon autoritaire.
 
Car, l’opinion publique est-elle vraiment juste et démocratique ?
On a tendance à le croire, ou nous faire croire que l’opinion serait sincère, neutre, objective. Nous en arrivons même parfois à personnaliser l’opinion lorsque l’on dit « qu’en pensent les réseaux sociaux ? ».
Est-ce vraiment le cas ? Les commentaires d’articles, de produits, d’émissions, d’actualités sont-ils aussi sincères et libres ? Si une majorité d’opinions similaires se dégagent sur un sujet, est-ce une réelle tendance ou une bonne coordination d’un lobby ? Nous savons par exemple que dans le domaine du tourisme, les commentaires et appréciations sont assez souvent manipulés. Pourquoi alors se fier à la majorité ?
 
Le progrès technologique n’est pas nécessairement gage d’un meilleur démocratique. D’ailleurs le like de Facebook n’est finalement qu’un jeu de pouce, exactement calqué sur les jeux du cirque, quand un gladiateur était à terre et que l'empereur romain mettait le pouce en bas pour la mise à mort et le pouce vers le haut pour le laisser en vie... Il y a plus de 2 000 ans.